Breton et bretonnant.

 

Ma première langue a été le breton, c'est la langue que parlait mes parents mes grands parents, mes frères et mes surs.

Je suis né pendant la deuxième guerre mondiale dans le sud Finistère dans une petite commune rurale.

A cette époque le breton se parlait encore couramment à la campagne il existait encore de nombreuses personnes entre 40 ans et 80 ans qui ne parlaient que cette langue et qui ne comprenaient pas le français, ces gens n'avaient jamais été à l'école, souvent c'étaient des femmes mais aussi de nombreux hommes. Ma grand mère qui était née en 1883 avait été à l'école pendant trois ans de neuf ans à douze ans, à partir de cet âge elle a occupé son premier emploi de bonne dans une ferme voisine. C'était un premier emploi assez tardif mon beau père pourtant né au bourg en 1896 avait été employé dans une ferme comme gardien vacher à l'âge de 7 ans et n'avait jamais été à l'école sa seule langue était le breton, évidemment il ne savait ni lire ni écrire, il m'a raconté plus tard que entre douze ans et 16 ans au moment de sa croissance il voyait tous les jours ses jambes devenir de plus en plus arquées par le transport des charges de nourriture pour les bêtes dans des brouettes ou sur son dos, il dormait dans les étables au dessus des bêtes, un lit de fagots posés sur les poutres servait de plancher ceci pour récupérer au maximum la chaleur animale produit par les vaches, les fagots étaient recouverts d'une couche de paille et quelques couvertures servaient pour faire le lit, plus tard ce genre de couchage à été interdit car trop de personnes contractaient la tuberculose au contact des vaches, et les ouvriers agricoles furent alors logés dans des chambres plus conformes, mais pas forcément plus confortables. On pouvait vraiment parler de misère. Mais la frange citée ci dessus n'était pas la plus misérable il existait encore pire c'était tous ces mendiants et vagabonds travailleurs occasionnels qui rôdaient de ferme en ferme, qui, à la recherche d'un quignon de pain ou d'une nuit dans le foin ou la paille en contrepartie d'un petit service. Dans les années 50 j'ai vu les derniers de ces spécimens.

A cette époque la Bretagne intérieure était essentiellement rurale, attention! l'intérieur de la Bretagne commence seulement à quelques kilomètres de la mer comme l'explique bien Pierre Jakès Hélias dans le Cheval d'orgueil, la plupart des emplois étaient dans les milieux agricoles ou para-agricoles les travaux de la ferme étaient faits essentiellement à la main. J'ai le souvenir de ma grand mère me racontant la moisson des céréales à la faucille, le foin était fauché à la faux, mon propre père a beaucoup fauché, ce n'est que dans les années 40 que le fauchage mécanique à l'aide de faucheuses tirées par des chevaux a vraiment commencée. Le liage des gerbes de blé se faisait à la main, je l'ai un peu pratiqué moi même, les premières moissonneuses lieuses sont apparues dans les années 50, elles ont été assez rapidement supplantées par les moissonneuses batteuses dans les années 60. En ce qui concerne l'école, de préférence l'école était réservée aux garçons ainsi mon grand père maternel était titulaire du certificat d'étude, par contre sa sur ma grand tante Jeanne n'avait jamais mis les pieds à l'école et ne connaissait que quelques bribes de français, l'école pour elle c'était son grand problème et elle regrettait vraiment cette carence, c'était un sujet de conversation courant avec ma grand mère que cela agaçait particulièrement elle ne comprenait pas la chance qu'elle avait eu de savoir lire et écrire, et souvent elle la rabrouait en lui disant " mais va donc à l'école puisque tu as le temps maintenant et que cela te plaît tant " en breton évidemment.

Mon grand père maternel était déjà très moderne à son époque, puisqu'il avait été un des premiers sur la commune à acheter un ensemble pour le battage comprenant une batteuse une secoueuse de paille et un moteur thermique à essence pour mouvoir ces engins, le moteur mon père en avait hérité et l'as beaucoup utilisé par la suite pour broyer des pommes pour faire le cidre et hacher l'ajonc pour notre cheval, c'était un moteur avec un immense bac à eau de 200 litres environ. Mon grand père était très soucieux de l'éducation de ses enfants ainsi il s'occupait régulièrement du travail scolaire de ma mère et de sa jumelle, insistant sur la nécessité d'avoir une bonne éducation scolaire pour réussir sa vie, ma mère avait une admiration sans bornes pour son père et ça a été un drame effroyable de sa vie quand à 12 ans est survenu la mort accidentelle de celui ci à la chasse, d'autant plus que son corps n'a été retrouvé que 2 jours plus tard.

Ma famille du côté maternel est la famille aux trois Vincent, tous les trois sont morts dramatiquement, mon grand père a été le premier de la série, mort à la chasse, mon oncle son fils disparu en Indochine, mon cousin son petit fils mort noyé à 12 ans dans une piscine à Paris.

Vous comprenez que mon souci principal dès que j'ai été à l'école a été d'apprendre à tout prix et surtout le français, vivant dans un milieu qui sans cesse me disait hors la connaissance et surtout du français point de salut, d'une certaine façon avec notre seul breton que nous ne savions pas écrire et que nous ne pouvions utiliser pour communiquer au loin parce que les téléphones étaient rares nous étions prisonniers de notre monde rural.

Bien sur, mes parents nous ont appris le français avant que nous n'allions à l'école, je ne me rappelle plus très bien comment, j'ai sans doute beaucoup appris au contact de mes deux frères qui étaient mes aînés, mais mon français à l'entrée du CP à 5 ans devait être loin de la perfection cependant on peut dire que j'étais bilingue. Par contre j'avais l'avantage par rapport à beaucoup de mes camarades de savoir l'essentiel, par exemple : demander à sortir de la classe pour uriner ou pour un besoin plus consistant.

Je m'en souviens, heureusement que notre institutrice du CP était bilingue les premiers jours après la rentrée elle a eu le droit à un arc en ciel d'expressions en français et en bretons ou des deux langues combinées, telles que :

Me m'euz c'hon de garc'hed ,

Ce qui veut dire à peu près ceci en français, phrase qui a été aussi prononcé,

J'ai envie d'aller chier,

En moins trivial

Me meuz c'hon da von de Gabinou,

ce qui veut dire : je veux aller au cabinet.

Exemple d'expression mixte :

Me m'euz c'hon d'aller au cabinet.

Et quand c'était trop tard. Cela arrivait car dans son souci d'éducation la maîtresse à mesure qu'elle corrigeait attendait trop la bonne question en français correct. Et puis la timidité aidant.

Me m'euz stoted baz me bragou.

J'ai fait pipi dans mon pantalon.

Et les plus sournois ne disaient rien du tout, mais hélas il y avait l'odeur qui signalait des accidents plus graves!

Ceci dit notre institutrice était très gentille et je l'ai beaucoup regrettée par la suite surtout quand j'ai du subir quelques fessées à ciel ouvert devant tout le monde, quand dans le tableau réservé à cet usage et affiché près du bureau du maître, ma ligne personnelle à picot, comptable des fautes d'orthographe, des barbarismes en bretons, des erreurs de calculs, des taches d'encre, et autres, était arrivée picot au bout c'est à dire à 10. C'est le seul enseignant pour qui je garde encore aujourd'hui une haine féroce pas tant pour les coups mais pour les humiliations, heureusement , je ne l'ai jamais rencontré depuis que je suis adulte.

A ce sujet je pense qu'une loi a du intervenir à cette époque sur les châtiments corporels à l'école, car le même instituteur en CE2 est devenu plus gentil et ne frappait plus personne.

Pour les brimades concernant l'expression en breton sur la cour de récréation je me souviens qu'elle a du s'exercer à une ou deux occasions, mais je ne me souviens plus très bien comment, je ne peux pas vraiment dire qu'on m'a empêché de parler breton ou je ne l'ai jamais ressenti comme tel, à l'école, j'ai suivi l'école pour, sans doute comme beaucoup d'autres, apprendre le français le lire l'écrire et m'y exprimer.

Quelques faits accidentels, des instituteurs plus extrêmistes que les miens, ne sont ils pas le prétexte que trouvent de nombreux bretons pour justifier leur manque d'intérêt pour leur langue, c'est vrai devant ma langue qui se meurt je me sens un peu coupable, mais est ce qu'en naissant en zone bretonnante j'étais plus investi pour la défense de cette langue qu'un autre né ailleurs en Bretagne. Mon père nous a parlé du système de dénonciation particulièrement odieux lié à la " vache " et qu'il a du subir à l'école, on comprend mieux à travers ce système comment on peut devenir inconsciemment collaborateur dénonciateur. La vache était un petit objet que le maître donnait à l'élève qu'il surprenait le premier dans la journée de classe parlant en breton, l'élève donnait cette vache à un camarade qu'il surprenait parlant le breton et ainsi de suite, le dernier porteur de la vache en fin de journée était puni.

Moi je n'ai rien subi de cette sorte.

Par la suite emporté par le tourbillon des études, j'ai travaillé, travaillé, je n'ai jamais rencontré le breton nulle part sauf dans le supérieur où j'ai rencontré un professeur de botanique qui était passionné par les noms bretons des plantes, mais la langue n'était enseignée nulle part en tant que telle, dans l'enseignement scientifique que j'ai suivi.

Honnêtement je pense que je n'ai pas eu le temps d'apprendre le breton écrit ceci d'autant plus que dans mon époque il ne pouvait se faire que d'une manière autodidacte.

Puis la langue est passée à la radio puis à la télé, mais cette langue médiatique est une langue précieuse qui refusent tous les emprunts faits à la langue française c'est une langue morte (au sens où elle ne veut pas évoluer hors d'un certain contexte), ce n'est pas la langue que nous utilisions tous les jours, dans notre vie rurale. Puis quand la langue a été réécrite pour l'enseignement du breton en empruntant aux différents dialectes pour ne froisser personne elle est devenu incompréhensible pour tout le monde et finalement nous nous comprenons bien mieux quand nous parlons français. Le breton est une langue essentiellement orale et rurale, dans les grands bourgs et les villes c'est une langue qui a été peu parlée. Les écrits en bretons sont relativement rares et comme il y a eu peu d'enseignement de masse de cette langue avant les écoles Diwan les livres ont été peu lus ce n'est pas la langue écrite qui a évolué, mais la langue orale et le breton écrit s'est éloigné de plus en plus du parlé, en quelque sorte le breton écrit est devenu le breton ancien pour le breton parlé, le vrai breton encore vivant est oral. Je pense que nous sommes les vrais dépositaires de la langue, nous qui l'avons appris sur le tas comme une vrai langue maternelle, mais j'ai un peu aussi le sentiment d'être un des derniers des mohicans.

Comme nos anciens qui n'osaient pas s'exprimer en français parce qu'ils avaient peur de faire des fautes, voilà qu'à mon tour et là c'est bien plus grave je n'ose plus parler dans ma langue maternelle bretonne par peur de quelques impairs, aujourd'hui le breton est devenue trop académique.

Voilà que le breton devient peu à peu essentiellement la langue des bourgs et des villes ce qu'il n'a sans doute jamais ou très peu été par le passé.

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